GOURNAH

HISTOIRE DU VILLAGE DE GOURNAH

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Le nom Gournah signifie le sommet de la montagne. C’est à la fin du XVIIIe siècle que le village de Gournah commence à attirer des habitants à la suite de la première découverte de momies pharaoniques en 1887, située entre la Vallée des rois et la Vallée des reines, sur la même rive de Louqsor, à quelque 700 km au sud du Caire.

C’est au cours de l’été 1871 que les frères Mohamed, Ahmed Hussein et Soliman Abdel Rassoul, ont découvert, derrière le cirque rocheux tout proche de Deir el Bahari, la première cachette des momies royales, appelée aujourd’hui DB 320 qui contenait 40 momies royales et beaucoup d’autres.A 1

 

Ces quatre frères cherchaient l'une de leurs chèvres égarée ou, selon une autre version, chassaient le chacal. Ils trouvèrent un orifice dans le rocher de Chaak el-Tablyah. Un caillou lancé retomba très loin. Nul doute : il s’agissait d’une tombe ! Une corde et les voilà descendant dans les entrailles de la montagne. À la lueur de bougies, ils découvrirent des trésors, empilés pêle-mêle : momies, sarcophages, papyrus, vases d'albâtre, ouchebtis… déposés là à la hâte. Ils décidèrent de sceller ce secret, de n'en rien dire.

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Puits d'entrée de la tombe DB 320

Pendant dix ans, ils ne descendirent au fond de leur cachette que lorsqu'un pressant besoin d'argent se fait ressentir: c'était de nuit, et pour quelques heures seulement, et les mesures étaient si bien prises que personne autour d'eux n’avait soupçonné l'importance de la découverte. Chaque hiver, ils vendaient aux voyageurs quelques pièces du butin qu'ils avaient rapporté de ces expéditions.

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Couloir d'environ 70 mètres de la tombe

En 1880, les Frères Abdel Rassoul qui "descendent en droite ligne des guerriers Horabat", construisirent une grande maison blanche sur la colline de Gournah. Celle-ci, est située dans l'axe de la grande colonnade du Ramasseum, à flanc de colline, non loin de celle de Wilkinson.  Dans de nombreux ouvrages on peut lire qu'elle est supposée être construite sur la tombe attribuée à la famille de Pinedjem Ier, un important prêtre d'Amon de la XXIe dynastie.

Voici comment le grand égyptologue John Romer retrace sa construction dans son livre "la vallée des rois" : "Les frères Abdel Rassoul avaient fait construire une nouvelle maison sur la colline de Gournah. C'est là, dans la cour protégée du soleil que se tenaient toutes les cérémonies importantes : réunions amicales, circoncisions, veillées mortuaires, fêtes religieuses".

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Charles Edwin Wilbour (2) américain passionné d’antiquités y était venu à plusieurs reprises pour négocier l'achat de papyrus et c'est lui qui avait calligraphié une belle pancarte identifiant le nom du propriétaire "La nouvelle maison blanche, propriété des abdel rassoul". Par la suite, celle-ci a été intimement liée à un certain nombre de faits touchant l'égyptologie.

De ce "clan" qui, d'une façon, un peu "détournée" a joué un rôle dans l'histoire de l'égyptologie, John Romer a écrit : "Lors de mes séjours dans la vallée des rois, il y avait toujours un Abdel Rassoul prêt à m'accompagner dans les hypogées … Plus tard, notre mission recruta plusieurs membres du clan et chacun pu apprécier leur amabilité à l'égard des étrangers…".

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Ahmed Abd el Rassoul et sa famille

Début 1881, un riche américain, Mr Baton, remonte le Nil en dahabieh et visite Louxor. Collectionneur, il cherche à acquérir des antiquités. On lui parle alors d'objets vendus "sous le manteau" ou devrais-je dire "sous la galabieh". Il tombe sous le charme d'un magnifique papyrus qu'il achète dit-on sans même discuter le prix. Il le fait ensuite expertiser en Europe où il explique les circonstances de cet achat.

Dans le même temps, un colonel écossais du nom de Campbell achète lui aussi un grand papyrus. En excellent état de conservation, d'une qualité remarquable, il est écrit en hiératique et semble provenir de la même source.

Ces histoires arrivent jusqu'à Gaston Maspero, directeur français du service des antiquités d'Egypte, irrité que ces pièces exceptionnelles aient quitté le pays. Irrité, mais surtout intrigué : ces papyrus proviennent du matériel funéraire de souverains de la XXIe dynastie (env. 1000 av. JC) dont les tombes ne sont pas répertoriées. Depuis 1874, il est régulièrement informé de l'apparition sur les marchés du Caire, ou de Suez de divers objets (papyrus principalement, mais aussi ouchebtis, bijoux,…), dont la provenance lui est inconnue. Ces antiquités ne provenant pas de fouilles légales, elles sont donc le signe que plusieurs tombes ont été trouvées parallèlement … ou bien encore la preuve de la découverte d'une tombe collective.

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Gaston Maspero

Il décide alors d'enquêter de façon subtile : l'un de ses étudiants en égyptologie dispose de réels talents d'acteur : il est chargé de se faire passer pour un acheteur.

Sous le nom de "Monsieur Moustache", il arrive à Louxor en mai, avec un portefeuille bien rempli. Il se fait rapidement une réputation "écumant" le bazar, à la recherche d'antiquités. A Louxor, tout se sait vite : sa bonne appréciation des pièces, sa largesse et sa générosité sont rapidement connues jusqu'à la west bank !

L'histoire dit qu'un soir, alors qu'il se promène, il est tiré par la manche et entraîné dans un coin sombre où on lui propose une statuette funéraire. Refusant cette façon d'agir, il le fait sentir tout en expliquant que cette pièce avec laquelle il joue négligemment - bien qu'il l'ait immédiatement authentifiée de la XXIe dynastie - ne l'intéresse pas. Le vendeur donne alors des précisions sur son authenticité, et assure qu'il a bien d'autres pièces à proposer. M. Moustache propose alors un marché : il n'achètera la statuette qu'à la condition de voir les autres objets sur-le-champ.

Traversée du Nil, chevauchée à cheval vers Gournah … et les voilà frappant à la porte des frères Abd el Rassoul. L'envoyé de Maspero s'aperçoit vite qu'il a en face de lui des personnes rusées et qu'il devra "jouer serré" pour ne pas être démasqué ! Il lui semble important de se montrer ni trop pressé ni trop empressé.

D'autres rendez-vous sont fixés au cours desquels de magnifiques objets lui sont proposés : ils proviennent de tombes des XIXe et XXe dynasties. Plus aucun doute pour lui, sa mission est accomplie, il a découvert ce qu'il venait chercher !

Le service des antiquités a maintenant les preuves que les Abd el Rassoul sont au cœur du trafic et prévient la police. Les frères sont immédiatement arrêtés et conduits à Qenah la ville la plus importante de la province. Et là, "gros temps" pour eux, mais ils nient tout en bloc !

Daoud Pacha le moudir, a la réputation de torturer durement les inculpés. Leurs crânes sont rasés, les coups de "kurbach" frappent leur dos, la plante de leurs pieds est brûlée. Pendant leur deux mois d'emprisonnement, ils ne reconnaissent rien, aucun aveu ! Parallèlement les notables et les villageois de Gournah arguent de leur honnêteté, prennent leur défense … Le maire, le "omda" de Gournah, affirme que "les Abd el Rassoul n'ont jamais fouillé et ne fouilleront jamais, qu'ils sont incapables de détourner le moindre objet d'antiquité, et, à plus forte raison de violer une tombe royale, …".

A noter que le rôle du vice-consul Mustapha Aga, avec lequel ils semblent avoir fait commerce d'antiquités auparavant - et qui les avaient assurés de sa protection - demeure plus sombre ou du moins plus incertain …

Quoi qu'il en soit, aucune charge ne pouvant être retenue, ils sont relâchés …

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Marchand de momie en 1880

L'histoire aurait pu s'arrêter ainsi … Mais 4 semaines après, une dispute violente secoue la famille. Ahmed qui a été particulièrement maltraité lors de son arrestation estime qu'il mérite une part plus importante sur la vente des objets. Les autres ne l'entendent pas ainsi … Mais très curieusement, il semblerait que ce soit Mohamed qui se soit rendu secrètement chez le moudir à Qena pour faire des aveux. Sous couvert d'impunité - et du versement d'une somme de 500 livres anglaises - il révèle le secret familial conservé pendant 10 ans : la découverte d'une tombe collective derrière Deir el Bahari !

Maspero indisponible, c'est Emile Brugsch (surnommé le "petit Brugsch", il est le frère d'Heinrich, un égyptologue allemand reconnu) qui est dépêché sur les lieux. Accompagné par Ahmed Effendi Kamal assistant au musée du Caire, c'est lui qui supervise la "re-découverte" de la DB 320 connue comme "cachette des momies royales".

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Emile Brugsch

Le 5 juillet 1881, en présence de Mohamed Abd el Rassoul, dans la chaleur écrasante des rochers de Deir el Bahari, les pierres qui avaient été disposées pour masquer l'entrée sont enlevées.

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Visite de Gaston Maspero avec Mohammed abd el Rassoul

Au moyen d'une corde, ils descendent dans la tombe. Onze mètres plus bas, dans la première pièce, à la lueur de leurs torches, 3 sarcophages apparaissent. L'un contient la momie de Sethi Ier (cette momie, Belzoni l'avait désespérément cherchée, en octobre 1817, lorsqu'il avait découvert la tombe du pharaon dans la Vallée des Rois). Offrandes funéraires, coffres, vases canope, tout se trouve dans un désordre indescriptible. Fébrile, Brugsch poursuit vers une autre chambre. Dans cette pièce de 80 m, il décompte une quarantaine de momies dont celles des pharaons les plus célèbres : Ahmosis qui chassa les Hyksos, Thoutmosis III, Ramsès II qui régna pendant plus de 60 ans, Aménophis Ier dont la momie lui apparaît encore ornée des guirlandes fleuries de son enterrement. Sans oublier celle d'Ahmès Nefertari, la grande reine, divinisée et adorée à Deir el Medineh … Là encore, des sarcophages, des paniers, des coffres de bois, des canopes, des offrandes, la tente funéraire de la reine Isistemkheb.

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Nofretiriqueen ahmose nofretari 1570-1546

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Masaharta 1054-1046

Bien longtemps auparavant, aux environs de 1100 avant JC (XXIe dynastie), tout a été déposé là à la demande du grand prêtre Pinnedjem II qui dirigeait alors la région thébaine. L'époque était troublée et de nombreuses exactions étaient commises dans la Place de Vérité. Respectant et vénérant les anciens pharaons, il voulait éviter le pillage et la profanation de leurs demeures d'éternité. C'est ainsi qu'il eut l'idée de les re-inhumer dans sa propre tombe. Des annotations ont été portées sur les cercueils ou les bandelettes de ses momies surnommées les "momies errantes". Sur les bandelettes de la momie de Ramsès II on peut lire ce texte "Année 15, 3e mois d'akhet, 6e jour - Jour où l'on a transféré l’Osiris du roi Usermaatre-setepenre (Ramsès II). Vie, Prospérité, Santé ! …" On apprend également que certaines momies ont transité par d'autres tombes, dont celle de Sethi Ier.

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Alors qu'il tente de faire un inventaire de cette découverte, Brugsch est pris de vertiges ! Est-ce la chaleur ? Ou plus sûrement le fait de contempler ces pharaons illustres après 3000 ans de silence ? Une idée est cependant très claire : il faut vite protéger ces trésors et pour lui, ils ne le seront que lorsqu'ils seront évacués et mis en sécurité au musée du Caire ! Alors que les égyptologues d'aujourd'hui travaillent avec respect et répertorient toutes les infos avant de déplacer les objets, en un temps record (de 2 à 10 jours selon les récits), 300 fellahs sont embauchés pour déménager la cachette.

Encadré par la police, c'est un long cortège funéraire qui descend de Deir el Bahari vers les berges du Nil. Les anciens pharaons sont arrachés à leur montagne, à leurs ténèbres, à leur obscurité, pour être acheminés vers Le Caire. Il faut parfois 12 hommes pour porter les lourds sarcophages ! Brugsch tient la liste des objets qui sortent de la cachette.

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C’est un long cortège qui descend de Deir el Bahari

Le 14 juillet le bateau à vapeur du musée "Le Menshieh", chargé de sa précieuse et insolite cargaison quitte Louxor. On raconte que, massée sur les rives du Nil, une foule immense accompagna les dépouilles des anciens pharaons : les hommes tirant des coups de fusils, les femmes échevelées (comme dans les scènes de pleureuses représentées sur les murs des tombes) se frottant le visage et la poitrine avec du sable tout en poussant des cris de deuil.

Il est relaté aussi que toute cargaison arrivant au Caire devait être taxée selon un barème précis. Aucun traitement spécial n'était prévu pour le transport de  momies … aucune rubrique non plus … si bien que l'employé mit fin à son casse-tête en les déclarant comme …'"poisson séché" !

Les momies des pharaons appartenant à diverses époques : la Seconde période intermédiaire et le Nouvel Empire d'une part et la Troisième période intermédiaire d'autre part, font alors leur entrée au musée de Boulaq. Elles seront ensuite transférées au musée du Caire, place el Tahir.

C'est ainsi que l'Egypte, le monde de l'égyptologie, et par-delà le monde entier s'est enrichi de la connaissance, parfois même de l'existence de ces grands personnages du passé.

En guise de remerciement à "sa contribution à l'égyptologie", Mohamed Abd el Rassoul se vit proposer le poste de chef d'équipe de fouilles à Thèbes. "S'il met à servir le musée la même adresse qu'il a mis longtemps à le desservir, nous pouvons espérer encore quelques belles trouvailles". Propos prémonitoires et justifiés de Maspero ! C'est effectivement lui qui, fin 1891, guidera deux égyptologues français Eugène Grébaut (1) (qui a succédé au premier mandat de Maspero à la tête du service des antiquités) et Georges Daressy son assistant, vers une autre cachette, à l'est de Deir el Bahari. Sous une couche de sable, un dallage qui dissimule l'entrée d'un puits … Huit mètres plus bas une première porte, onze mètres plus bas, une seconde porte : c'est ainsi qu'a été découverte "Bab el Gassus"" (la porte des prêtres). A l'intérieur de cette tombe de la XXIe dynastie se trouvaient 160 sarcophages et momies de grands prêtres d'Amon du temple de Karnak, de divines adoratrices, et de leurs familles ainsi que 200 statuettes, un nombre impressionnant de papyrus et de stèles. Cette nouvelle découverte, Jacques de Morgan (qui succéda à Grébaut à la tête des antiquités), en fit profiter différents musées d'Europe et d'Amérique : il préleva en effet un certain nombre de momies afin de leur en faire don.

En 1883, l'égyptologue français Eugène Lefébure, ami du poète Mallarmé, travaillait avec Victor Loret au recensement des textes des tombes de Séthi Ier et Ramsès IV : "Comme ses prédécesseurs, il élut d'abord domicile dans la tombe de Ramsès IV. En hiver, la température pouvait y descendre en-dessous de zéro ; chassé par le froid, il ne tarda pas à abandonner la compagnie des pharaons pour la Maison Blanche des Abdel Rassoul".

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Deir el Bahari 1894

C'est à la fin du XVIIIe siècle que le village de Gournah, situé sur la rive Ouest de Louxor, au-delà des terres cultivables, commence à attirer des habitants à la suite de la première découverte de momies pharaoniques en 1887, située entre la Vallée des rois et la Vallée des reines, sur la même rive de Louqsor. Au début du XXe siècle, les Egyptiens ont fait des collines de Gournah un abri pour fuir l’Expédition française. Ils y ont résidé dans une zone abritant les hypogées de Nobles, parfois dans les tombes creusées dans la montagne. Au fil des ans, ils ont commencé à construire des maisons pour assimiler leur nombre croissant. Cette situation a d'ailleurs donné naissance à des générations de pilleurs de tombes.

En 1922, avec la découverte monumentale de la tombe de Toutankhamon dans la Vallée des rois, la région a attiré les habitants de Louqsor, qui sont venus travailler dans le domaine du tourisme.

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Gournah en 1929

En 1948, le gouvernement a voulu démolir leurs habitations pour retirer les trésors enterrés sous leurs maisons et éviter les pillages. Il y a à Gournah plus de 400 tombes déjà répertoriées (on n’en visite qu’une quinzaine) : pourquoi ne pas déjà étudier ce patrimoine ? Aujourd’hui sera, demain le passé ... Mais l’histoire d’il y a 3000 ans ne pèse visiblement pas le même poids que l’histoire deux fois centenaires …

 Le Centre du patrimoine mondial et les experts de la communauté universitaire ayant exprimé par une pétition internationale leur inquiétude devant l’état de dégradation avancé de l’œuvre architecturale d’Hassan Fathy, l’UNESCO a initié en 2009 un projet de sauvegarde de ce site important, après consultation et avec l’accord du ministère de la culture de l’Égypte et du gouvernorat de Louxor.

Après plusieurs missions préparatoires et des consultations avec des experts d’organisations internationales, les premières activités du projet ont été lancées ; elles consistaient à documenter et à réaliser des études physiques et socio-économiques, en coopération avec le World Monuments Fund. Un comité scientifique d’experts en architecture de terre et en architecture durable a donc été constitué pour garantir le lancement satisfaisant des activités.

L’un des objectifs fondamentaux de l’initiative proposée par l’UNESCO est de valoriser les idées pionnières et la philosophie constitutives de l’œuvre d’Hassan Fathy et de mettre en lumière son intérêt pour les problèmes contemporains de durabilité.

La doctrine de Fathy était issue de valeurs humanistes liées aux relations entre les personnes et les lieux et à l’utilisation des savoirs et matériaux traditionnels, et en particulier les atouts exceptionnels de la terre comme matériau de construction à part entière. New Gourna était une expérience capitale dans le cadre de la mise en œuvre de cette philosophie. Avec la sauvegarde de New Gourna,  il ne s’agit pas juste de préserver sa conception et sa structure d’origine, mais au-delà également de promouvoir, communiquer et éduquer.

Alors, de nouvelles habitations ont été construites à 500 m du village, à l’intérieur du périmètre du patrimoine mondial de Thèbes de l’antique Egypte, entre 1946 et 1952, par le célèbre architecte Hassan Fathi, bien connu pour ses travaux sur l’habitat traditionnel, en respectant l’architecture traditionnelle et l’utilisation des matériaux locaux.

Ce nouveau village avait été créé pour accueillir la communauté de Vieux Gournah (Gournii), qui vivait au-dessus des tombes de l’ancien cimetière de Thèbes et dont le relogement était la solution envisagée pour réduire les dommages subis par les tombes des pharaons. Les caractéristiques principales du village de New Gournah résidaient dans la réinterprétation d’un cadre architectural et urbain traditionnel, et dans l’utilisation appropriée de matériaux et techniques locaux, ainsi  que dans une extrême sensibilité aux problèmes climatiques. À l’ère du « mouvement moderne », il avait démontré que l’on pouvait aussi atteindre des objectifs de durabilité et de cohésion sociale avec des architectures vernaculaires et des matériaux et techniques locaux. Il s’agissait donc pour cette raison d’un exemple exceptionnel d’établissement humain durable et d’usage approprié de la technologie dans le domaine de l’architecture et de l’urbanisme. Ces idées, exposées dans l’un des grands textes de référence de l’architecture et de l’urbanisme, Architecture for the Poor : An Experiment in Rural Egypt d’Hassan Fathy, publié en 1976, on inspiré une nouvelle génération d’architectes et d’urbanistes du monde entier avec l’intégration de technologies vernaculaires aux principes de l’architecture moderne.

Mais les habitants ont refusé de se déplacer car les maisons ne disposaient pas d’endroit pour leur bétail.

Alors que plus personne ne s’attendait à la découverte de nouvelles tombes dans ces célèbres nécropoles de l’ancienne Thèbes, les archéologues pensèrent que désormais de nouvelles surprises pouvaient encore se révéler dans les années à venir.

En 1992, les archéologues réclamèrent le déplacement de 1 385 familles pour faire des fouilles. Mais le manque de financement a entravé le projet. C’est en 1994 que le dossier de l’immigration est ouvert avec les inondations. Mais seules 1 000 familles dont les maisons ont été détruites se sont dirigées vers deux villages : Al-Séoul et Montesmer. En 2004, le président Hosni Moubarak décida de réaménager la ville de Louqsor. Des instructions furent données à Samir Farag, chef du Haut Conseil de la ville, d’évacuer la région de la Rive ouest de ses habitants.

Cette initiative se concentrait sur les aspects de restauration et de gestion. Mais les structures et caractéristiques originales sont aujourd’hui en cours d’altération et de destruction. La dégradation de l’état de conservation de New Gourna se manifeste par la destruction et l’effondrement des bâtiments principaux, par manque d’entretien. Des mesures de restauration urgentes sont nécessaires pour donner un coup d’arrêt aux changements irréversibles et aux disparitions.  Le nombre de maisons originales en brique crue du Gourna de Fathy a considérablement diminué. Les quelques bâtiments publics comme le Khan et le marché sont en train de s’effondrer et les espaces ouverts qui restent sont de plus en plus envahis. L’absence d’infrastructures et de maintenance des équipements publics constitue donc une menace importante pour le village, tout comme l’activité de construction très intense actuellement, avec des piliers en béton armé et des bâtiments surdimensionnés et hors de propos.

Al-Gournah était devenue la plus grande agglomération de la Rive ouest de Louqsor, construite il y a un peu moins de deux siècles. Dressée sur sa colline, elle abritait 3 200 familles qui vivaient dans 800 maisons en terre crue. L’architecture des maisons était unique. Les façades étaient ornées de motifs à caractère pharaonique et peintes en jaune et bleu. Les maisons étaient vastes et très espacées. Chacune se composait d’un seul étage et était entourée d’une vaste cour pour l’élevage des volailles et du bétail. Les 20 000 habitants vivaient ici depuis des décennies sans eau ni électricité. « Nous sommes privés des services les plus élémentaires. La municipalité a toujours refusé de munir notre village d’infrastructures pour nous obliger à quitter la région. Elle nous a dit que notre présence au milieu des tombes pharaoniques provoque la colère des autorités », lancait Soad, habitante d’Al-Gourna, âgée de 50 ans. Face à cette situation, les habitants du village volaient l’électricité à travers les fils de haute tension installés à proximité de leurs habitations pour éclairer la Vallée des rois et la Vallée des reines, qui se trouvent dans la même zone. Le spectacle quotidien dans le village était de voir les femmes aller acheter des jerricans d’eau à 5 L.E. l’unité. En l’absence d’un réseau de drainage sanitaire, les habitants avaient recours à des méthodes primitives pour évacuer les excréments, provoquant des dégâts terribles dans les tombes, selon les archéologues. La plupart des habitants d’Al-Gournah étaient des paysans ou des artisans. Le village renfermait une centaine d’ateliers de fabrication d’albâtre dans lesquels travaillaient des milliers d’habitants d’Al-Gournah. « Le jour où ces ateliers seront démolis, ces ouvriers dont la plupart sont pères de famille, seront sans travail », lancait Mohamad Motawie, propriétaire d’un atelier d’albâtre situé à l’entrée du village. Bon nombre d’entre eux travaillaient comme guides, comme gardiens de tombes ou comme vendeurs d’un artisanat local. Marchands de souvenirs voir de rafraichissements, le tourisme était leur unique gagne-pain.

Comme le dit si bien un égyptologue né dans une tombe à gournah : au Caire, les habitants ont envahi la cité des morts, à gournah on va redonner aux morts d’il y a 3000 ou 4000 ans l’espace des vivants d’aujourd’hui ... Nous aimons les tombes, nous aimons les temples, nous aimons la statuaire égyptienne, mais nous aimons aussi le sourire et les habits fluos des petites filles de gournah, les poupées de chiffon qu’elles essaient de nous vendre. Nous aimons ces couleurs de bleu, de vert d’eau, de terracota que revêtent ces maisons. Nous aimons les peintures naïves semblables à des dessins d’enfants, celles qui retracent le hadj, les avions au ventre trop lourd et les paquebots à la ligne de flottaison incertaine, ... Nous aimons ces hommes dont le vent gonfle les galabiehs, qui ne demandent qu’à vous aider, qu’à vous faire aimer leur village. Nous aimons ces femmes vêtues de noir. Nous aimons ces enfants qui mènent leurs ânes chercher de l’eau. Nous aimons la famille Abdel rassoul qui habite ici dans sa grande maison blanche et bleue, dans la ligne droite de la colonnade du Ramesseum, et sans laquelle les momies de 50 pharaons, dont celle de Ramsès II, n’auraient jamais été trouvées ...

Gournah est un patrimoine, culturel, humain, un site unique, qui doit être sauvegardé. Gournah a souvent été décrit comme le plus beau village d’Egypte : de nombreux livres, films, documentaires y ont été consacrés et les guides de voyage soulignent son charme si particulier… Ce charme qui réside dans l’authenticité, dans cette étroite symbiose entre les temps anciens et le présent, entre les tombes et les vivants …

Alors, convaincre 3 200 familles de quitter leur région natale est une mission très compliquée, notamment en Haute-Egypte nous disait Ahmad Al-Tayeb. Mais déplacer la population est nécessaire pour lutter contre le pillage des tombes encore à découvrir, dont on estime le nombre à environ 1000 unités est nécessaire.

Certes, quoi qu’on puisse en douter, il y avait peut-être un certain intérêt historique à dégager l’ensemble du site de Gournah. Certains dégâts y avaient été sans doute commis, mais c'était dans le passé. Alors, que vont devenir tous ces villageois déracinés de leur région natale.

Devant sa maison peinte dans le style pharaonique, Mohammed, l'un des derniers habitants du vieux Gournah, se désole de cette image. «Nous sommes les protecteurs des tombes, affirme-t-il. Quand nos maisons seront rasées, qu'est-ce qui les protégera des intempéries ? Quand nous serons partis, qui dissuadera les pilleurs de venir ?»

Un vent d'amertume souffle sur Gournah. Comme tous les soirs depuis cinquante ans, Mohammed contemple le panorama extraordinaire formé par Nil et les temples illuminés. Sans doute, il le sait, pour l'une des dernières fois.

Elinna Pauline, archéologue finlandaise qui vit à Louqsor depuis 17 ans, exprime sa tristesse : « Je ne suis pas pour l’idée de détruire tout le village et son histoire pour faire des fouilles. Quelle sera la situation si l’on ne trouve pas ces milliers de tombes dont on assure la présence ? A mon avis, les archéologues pouvaient entamer leurs travaux en présence des habitants. On détruit seulement les maisons où il y a des tombes. Laissez les habitants vivre en paix. Ce sont eux, leur travail et leur mode de vie qui attirent les touristes dans cette région ». Elle pense que l’immigration va pousser les habitants d’Al-Gournah à quitter Louqsor, mais pour quel avenir ?

En fait, la destruction de ce village était prévue depuis ... 60 ans.

L'expulsion pure et simple était une solution qui semblait peu en rapport avec le problème. Et puis, les tombes seront-elles mieux préservées lorsqu'il n'y aura plus personne pour y veiller ?

Il y aurait peut-être une solution moins drastique, un compromis entre expulsion et préservation, comme par exemple ne toucher qu'aux habitations dont il est prouvé, après sondage, qu'elles sont construites sur une tombe, mais laisser les autres en place !!!!!.

Après examen de la situation et exposé de la situation auprès du Président Moubarak (dixit sa bru), Mohamed Snake et un de ses voisins, inspecteur des antiquités, ont obtenu l'autorisation de demeurer à Gournah et leurs maisons ne seront pas détruites.

Des rumeurs circulèrent parmi les habitants selon lesquelles toute personne qui refuserait de quitter sa maison sera passible d’une peine de prison. Cependant, les habitants d’Al-Gournah semblèrent décidés à rester, à moins qu’on leur fournisse des maisons similaires à celles qu’ils quitteront. « Sinon, nous allons organiser une grève », déclarait Hag Sayed, qui vivait avec sa famille dans une tombe de l’Ancienne Egypte. « Je suis né dans cette tombe creusée dans la montagne. La plupart des maisons renferment des tombes qui sont habitées ou transformées en dépotoirs. Ces tombes sont vides. Elles ne renferment ni momies, ni trésors. Mais la police nous accuse de les avoir volées. Si c’était vrai, pourquoi continuerions-nous à vivre sur la colline sans eau ni électricité ? », disait Ahmad Hassanein, âgé de 45 ans.

Il existe encore des gens qui creusent le sol de leurs maisons pour vendre les objets antiques en cachette. Toutes les précédentes tentatives d’évacuer le village ont échoué à cause du manque de moyens financiers. Il fallait installer un nouveau village avant que les habitants ne quittent leurs maisons. Ceci nécessite une somme de 180 millions de L.E..

Certains habitants ont dit qu'ils résisteront jusqu'à la mort. Et ils en sont capables !

Quant aux habitants qui accueillent favorablement le départ et attendent impatiemment le jour où ils quitteront leurs maisons, ils sont une minorité. « Ce n’est pas du tout logique d’être au XXIe siècle et de continuer à vivre sans service », affirme Aziza, veuve et mère de 5 enfants. Cependant, elle s’inquiète que personne ne soit venu lui proposer une maison dans Al-Gournah Al-Gadida.

Le projet nécessitait la construction de 800 maisons sur une superficie de 180 m2, chacune d’un seul étage. Mais, lors de la planification du projet de construction du village, les habitants ont demandé à ce qu’on leur laisse autour de chaque maison 100m2 au moins pour le bétail. La solution était donc de construire la maison sur 80 m2 seulement. Cependant, ils pouvaient remédier à l’étroitesse de ces maisons en augmentant le nombre d’étages pour assimiler le nombre important de personnes. Par ailleurs, il avait été décidé de fournir deux ou trois maisons pour les familles nombreuses. Sans compter les lopins de terre de 200 m2 prévus de distribuer aux familles qui refusent l’obtention d’une maison. Pour garantir la transparence dans la distribution, le Haut Conseil de la ville de Louqsor avait créé une commission chargée du recensement des habitants et de contrôler les procédures de distribution des maisons et des terrains. Certains habitants ont exploité la présence des médias pour contester le projet et obtenir plusieurs maisons.

C’est donc au nord de Louqsor, dans le désert, qu’Al-Gournah Al-Gadida a été bâtie. Elle est dotée de tous les services et infrastructures. Elle comprend 800 maisons en béton. Mais elles n’ont rien à voir avec l’habitat traditionnel d’Al-Gournah l’ancienne. Elles sont serrées les unes à côté des autres et très étroites. Seules quatre familles y résident déjà. Bien que les maisons soient remises vides, sans aucun mobilier, ces quatre maisons sont bien équipées, avec des meubles et des tapis. « Nous sommes très heureux. Enfin, nous allons jouir d’une vie meilleure et paisible. On a de l’eau, de l’électricité et une salle de bain. C’est vrai que la surface est moindre, mais c’est beaucoup mieux que la vie précaire que nous menions », assure Dawlat Abdallah, mère de 5 enfants et épouse d’un fonctionnaire à la municipalité. Plus loin, on remarque la présence de deux camions de l’usine Saqr de mobilier. « Nous attendons que la cérémonie soit terminée pour ramener les meubles à la boutique. Nous les avons apportés pour que les maisons ne soient pas photographiées vides », nous avoue un ouvrier. Certains villageois d’Al-Gournah, qui n’ont pas été convoqués, tiennent à être présents pour voir ce qui se passe. Une seule conclusion se fait entendre : « La pièce a bien été jouée. Les choses sérieuses commenceront quand les journalistes rentreront chez eux, et que les responsables s’assureront que tout va bien ».

Le samedi 2 décembre 2006, à 9 heures du matin, en présence de Son Excellence le Gouverneur de Louxor Dr Samir Farag, et devant des représentants de la presse internationale, quatre bulldozers se sont mis en action pour détruire le village de Gournah où vivaient 3.200 familles.

Ce matin-là, le village d’Al-Gournah était en effervescence. On voyait des touristes partout. Deux ambulances et un camion de pompiers ainsi que des agents de police assuraient la sécurité des lieux. Des journalistes et des cameramen de la presse locale et étrangère sillonnaient le village. Des hauts responsables de la ville et des dirigeants populaires étaient présents. Les ministres de l’Habitat, Ahmad Al-Maghrabi, et de la Coopération internationale, Fayza Aboul-Naga, ainsi que le secrétaire général du Conseil Suprême des Antiquités (CSA), Zahi Hawass, étaient présents. Il ne s’agissait pas d’un festival ni de l’inauguration d’un musée. Cette foule de journalistes et de responsables était venue assister au deuxième plus grand déplacement de population de l’histoire de l’Égypte moderne après celui des habitants de l’ancienne Nubie évacués de leurs terres en 1963, pour permettre la construction du Haut Barrage d’Assouan. Environ 20 000 personnes devaient quitter leurs maisons construites autour et au-dessus d’un millier de tombes pharaoniques pour laisser les archéologues entamer leurs fouilles et transformer cette région en site touristique. 

A 10h du matin, quatre bulldozers, deux ambulances, un camion de pompiers et des camionnettes appartenant à la police arrivèrent à Al-Gournah.  Une vingtaine d’enfants étrangers au village, en costume pharaonique se mirent à chanter en louant le déplacement annoncé de la population. Une conférence de presse se tint ensuite. Le chef du Haut Conseil de la ville de Louqsor, Samir Farag, prononça un discours où il annonçait la fin « des différends » entre les autorités et les habitants. « Après 88 ans de tentatives continuelles pour évacuer Al-Gournah, les habitants étaient enfin convaincus qu’ils devaient quitter ces anciennes maisons et aller vivre dans un nouveau village, Al-Gournah Al-Gadida (la nouvelle Gourna), muni de tous les services », déclarait Farag. 

Après avoir terminé son discours, Farag donna le feu vert aux bulldozers de démolir les maisons d’Al-Gournah, sous le regard amer de ses habitants. Les femmes suivaient le spectacle à travers les fenêtres de leurs maisons, le regard triste. Les enfants, inquiets, demandaient pourquoi on détruisait leurs maisons. Quant aux hommes, ils se rassemblaient devant les portes des maisons et dans les ruelles. Les bulldozers ne détruisirent que la façade d’une seule maison, située à l’entrée du village. Selon les habitants, c’était une maison vide dont les propriétaires étaient partis s’installer au Caire depuis longtemps. On dit que les autorités les avaient payés pour qu’ils acceptent que leur maison soit démolie devant les caméras des télévisions. 

Craignant des altercations avec les habitants, les autorités auront préféré démolir une seule maison, vide de ses habitants. « Les travaux de destruction d’une seule maison exigent des heures et parfois une journée. Ces travaux doivent être exécutés en présence des responsables de la ville de Louqsor. Or, nous n’avons pas le temps aujourd’hui. Car tous les responsables sont occupés et doivent accompagner les ministres lors de leur visite », se défend un responsable du Haut Conseil de la ville de Louqsor, tout en invitant les ministres et les journalistes à aller visiter Al-Gournah Al-Gadida.

En fait, pour des raisons policières, cela s'est passé sans trop de heurts mais les travaux de démolition qui devaient prendre un mois environ ont été interrompus suite à la pression internationale. Auparavant, d’autres tentatives d’expulsion s’étaient soldées par des victimes, des blessés et même des morts.

Contrairement à ce qui avait été annoncé, les habitants n’ont pas évacués immédiatement. Il faudra des années pour accomplir cette tâche. L’amertume apparaît sur les visages des habitants. La tâche ne semble pas aussi facile que ne le laissait prétendre la scène rediffusée par les médias. « Je ne veux pas quitter ma terre. C’est injuste ! », s’écrie Ahmad Hassan, agriculteur. « Je possède un feddan situé près de ma maison. Je m’y rends chaque jour à pied avec mes bêtes. C’est mon seul gagne-pain. La maison qu’on me propose se trouve à 20 km plus loin. Je n’accepte pas d’y vivre, sauf si le gouvernement m’accorde un nouveau terrain pour pouvoir survivre ma famille et moi ». Certains habitants se sont dotés de battes et de matraques. Ils menacent de tuer quiconque s’approchera de leur maison. « Jamais je ne quitterai ma maison, je ne sortirai d’ici qu’à ma mort », s’écrie Mahmoud Ahmad, qui travaille dans le tourisme. Il vit avec sa femme, sa sœur et ses six enfants dans une maison de 700 m2. Il a refusé de signer le document qui lui a été soumis par les autorités pour avoir son approbation de quitter sa maison en échange d’une nouvelle maison à Al-Gournah Al-Gadida. « On nous avait promis des maisons aussi grandes que celles que nous possédions. Mais, ils m’ont dit que la nouvelle maison serait de 80 m2. Comment ma famille et moi pourrons-nous y vivre ? Si le gouvernement veut que je cède ma maison, il doit m’indemniser par une autre de la même superficie. S’ils veulent détruire ma maison par la force, ils ne le feront qu’après ma mort et celle de ma famille », menace Mahmoud. De leur côté, les responsables affirment que les familles nombreuses obtiendront deux ou trois maisons (Par exemple, une famille de 21 personne se voit attribué un logement de 3 pièces de 9 mètres carrés chacune !). Et les habitants de rétorquer que cette proposition n’est appliquée qu’à ceux qui ont des pistons. « Nous sommes seize personnes. Il nous faut trois maisons, mais les responsables refusent et nous proposent un terrain de 200 m2 pour y bâtir une maison en béton et d’une architecture identique à celle des autres maisons du nouveau village. Pour le faire, il me faut au moins 20 000 L.E. Je n’ai pas cet argent », s’indigne Ramadan Boghdadi, conducteur de calèche. D’autant qu’aucun dédommagement n'est prévu pour indemniser ceux dont la maison est le seul bien qui souvent a été transmis de père en fils depuis plusieurs générations.

Bon nombre d’habitants refusèrent de quitter leur maison. Ils disaient que l’habitat de remplacement proposé n’était pas conforme aux promesses ... Certains affirmaient qu’ils n’avaient encore rien obtenu de la commission de recensement tandis que les travaux de démolition avaient commencé ...

Le recensement de toutes les familles est à présent achevé. Peut-être n’ont-ils pas encore rempli les documents leur permettant d’obtenir une habitation à Al-Gournah Al-Gadida. La plupart des habitants ne l’ont pas encore reçu. De toute façon, il ne faut pas être inquiet car tous les droits des habitants seront respectés. Par ailleurs, les travaux de démolition ne seront pas lancés en une seule journée. Ils nécessitent un délai de deux ou trois mois au minimum. D’ailleurs, le gouvernement étudie un projet pour garder certaines maisons et ateliers afin de sauvegarder l’aspect historique de la région.

Peu à peu, les maisons tombent sous les coups des caterpillar : les murs de boue séchée se délitent dans une poussière jaunâtre … Les gournaouis écrasés par la tristesse regardent s’effondrer leur passé. Certains ne veulent pas rejoindre le nouveau village planté dans le désert : ils n’ont vécu que là dans ces maisons aérées, où les fenêtres n’ouvraient sur rien que le ciel bleu et la montagne rose-ocre... La question reste, comment ces familles déplacées dans une zone désertique, à une vingtaine de kilomètres des sites touristiques qui les faisaient vivre, vont-elles pouvoir y survivre ?

«Personne ne veut venir dans ce lieu brûlé par le soleil et infesté de scorpions, mais que peut-on faire ?», demande Saïd, la quarantaine résignée. Gardien dans la vallée des Rois, son trajet quotidien s'est allongé de vingt kilomètres, qu'il parcourt au guidon de sa moto chinoise, achetée 3 500 livres (500 euros) à crédit. «Ici, il n'y a pas d'autre moyen de transport», souligne-t-il. Saïd vit dans un joli pavillon aux murs en crépis rouge. Quand elles veulent bien marcher, il a l'électricité et l'eau courante, interdite dans son ancienne demeure pour éviter les infiltrations.

N

Pour le gouverneur de Louxor, qui le martèle à la télévision, c'est le paradis. Pas pour Saïd. Sa femme et ses cinq enfants s'entassent dans un trois-pièces de 70 m2 en béton, «trop chaud l'été et trop froid l'hiver». La cuisine est aussi grande que des toilettes. Les toilettes aussi odorantes qu'une fosse septique. Pour lui, qui vivait dans une maison de 300 m2 en briques séchées, sans compter l'abri pour les animaux domestiques qu'il a dû laisser derrière lui, le lopin de terre dans la fertile vallée du Nil troqué contre un carré de sable, ou le four à pain, le choc a été rude. «À Gournah, nous avions de l'espace pour vivre, agrandir nos familles, laisser jouer les enfants. Ici, les maisons sont faites pour un couple, pas pour une famille. Tout le monde a la même surface, quel que soit le nombre d'enfants», regrette-t-il.

Le soir, quand il retrouve ses amis, Saïd se console comme il peut. Lui, au moins, n'a pas perdu son travail, comme plusieurs de ses cousins, employés dans des fabriques d'albâtre désormais fermées. «Les revenus des Gournaouis sont conditionnés à la proximité des sites pharaoniques. En les éloignant, on précarise davantage une population déjà fragile», souligne la chercheuse Sandrine Gamblin, auteur d'une thèse sur le tourisme à Louxor. « Là-bas, les familles et les enfants n'avaient qu'à descendre de la montagne pour vendre des petits souvenirs aux touristes (...) mais aujourd’hui, c'est si loin...»

Le village s’ouvre par une large route, déserte la plupart du temps. “Les hommes travaillent dans les ateliers d’albâtre sur la colline et ne rentrent pas avant la nuit. Je ne peux pas monter jusqu’ici avec une seule personne", explique un chauffeur de “voiture ouverte”, ces pickups aménagés en taxis collectifs qui sillonnent la rive ouest.

A gauche de la grand-route, une série de magasins, le conseil municipal, un poste de police, un club de jeunes et une école. Seule l’école semble animée que les élèves se pressent de quitter une fois la journée finie. “Je ne supporte pas la chaleur, il n’y a aucun arbre dans la cour, même pas d’eau”, confie Asmaa, une petite fille de dix ans. De l’autre côté, les maisons se rangent en ligne droite jusqu’à la montagne. Des maisons d’un seul étage, toutes de la même forme. Elles sont marron, brique ou jaunes, couleurs que les habitants nostalgiques jugent “monotones”. Des teintes chaudes mais de tonalité unique qui tranche avec la débauche de couleurs des bâtisses de l’ancienne Gournah. “Si vous saviez comme les couleurs de ma maison me manquent”, soupire Samah, habitante d’une trentaine d’années.

A cette heure étouffante de l’après-midi, seule une porte est ouverte. Le son d’une télévision s’en échappe, accompagné du ronronnement d’un ventilateur fatigué. “J’utilise cette pièce de ma maison comme épicerie, les gens en ont besoin car le centre commercial n’est pas en service”, indique Mohammed, assis sur un petit banc posé parmi quelques rayons qui ne contiennent que l’essentiel. “Ils nous ont confié des murs vides en échange de notre maison”, raconte Zeinab. “C’était à nous de payer les lampes, le raccordement au réseau électrique, 1000 LE, le compteur, 500 LE, le transport des meubles, 70 LE, la voiture... Beaucoup de frais à débourser en une fois”, énumère-t-elle en affirmant n’avoir reçu aucune compensation. Une fois les soucis d’installation réglés, d’autres problèmes se sont présentés pour certains des habitants. “Ma maison s’est effondrée au bout d’un mois”, se souvient Okaz, qui vit près de la montagne. Depuis quatorze mois, il doit loger ailleurs et donc payer un loyer. L’Etat a pris en charge les réparations, mais quatre mois plus tard, de nouvelles fissures ont mis la maison par terre. Finalement des experts dépêchés par le gouvernement ont découvert que le terrain, creux, ne pouvait supporter des constructions.

En dépit des difficultés, les habitants de New Gournah tentent de s’approprier leur nouveau logement. En dépit des restrictions aussi... Des petites pancartes, de timides dessins ou quelques arbres permettent à peine de distinguer une maison d’une autre. Quelques plantes égayent les quatre mètres carrés de la cour d’Am Mansour. “C’est mon petit jardin”, dit-il fièrement, releva la tête au-dessus des feuilles vertes qu’il vient d’arroser. “D’abord les autorités nous en ont empêché. Plusieurs fois, ils ont détruit ce que nous avions cultivé. Mais ils ont cédé enfin...”, raconte sa femme, l’air décidé. En revanche, tout ajout ou modification des maisons est pour l’instant proscrit. Dans le journal El-Gourna, Mohammed Saïd Soliman, chef de la ville, l’expliquait : “Il faut attendre un an pour vérifier la stabilité des constructions. Ensuite, les habitants pourront demander d’ajouter des étages à condition de respecter les critères artistiques du lieu. C’est un village qui fera partie de notre patrimoine.” Les services comme l’eau courante et l’électricité, s’ils représentent un incontestable progrès par rapport aux anciennes conditions de vie, ont un prix qui s’avère prohibitif pour certains ménages modestes. “Mon mari touche 200 LE , il est gardien de l’école, explique Aicha. On paye 30 LE pour l’eau et 40 LE pour l’électricité, et l’on doit se débrouiller avec le reste ».

New gournah ne cesse de s’étendre dans le désert, des centaines des maisons ont poussé et c’est loin d’être fini : des cailloux manquent l’emplacement de futures autres centaines de maisons …

W

Certaines maisons sont déjà très fissurées, construites trop vite sans doute ?

B 1

Le paradoxe, c'est que l'éviction des Gournaouis risque d'avoir l'effet contraire. Selon un égyptologue familier des lieux, par exemple, les pigeons qui logeaient autrefois dans les maisons colonisent aujourd'hui les temples, comme celui de Ramsès III, maculant les murs aux peintures fragiles de déjections acides. Les Gournaouis ont aussi conscience de payer leur réputation de «pilleurs de tombes», héritée du XIXe siècle, quand tout le monde - à commencer par les archéologues européens - se servait sans scrupule dans les trésors mis au jour.

Comme tous les Gournaouis, Mohammed se sent victime d'une injustice. «Nous n'avons jamais causé de problème, plaide-t-il. Nos enfants côtoyaient les touristes dès le plus jeune âge, ils étaient très accueillants avec les étrangers. Quand il y a eu l'attentat en 1997 (58 touristes massacrés par un commando islamiste dans le temple d'Hatchepsout, NDLR), c'est nous qui avons traqué les terroristes dans la montagne pour les empêcher de continuer à tuer. La police, on ne l'a pas vue. Aujourd'hui, elle n'est là que pour nous chasser.»

 

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